25.10.2006
Lily DASSE, Verviers, conte pour enfants.
C’est lui qui la raconte ; je vais vous la transcrire.
Je m’appelle Cadour et je suis tout petit ; ce n’est pas de ma faute, car je suis très mal né, longtemps après les autres.
Nous étions quatre en tout, je comprenais d’avance que, venu le dernier, j’étais le bon premier voué à la noyade !
J’avais bien entendu qu’on n’en garderait qu’un et qu’on avait choisi le plus beau, le plus gras, c’était le gros Mami.
On allait m’emporter ainsi que les deux autres, quand je fus tout à coup soulevé par deux mains qui me semblaient si douces, si pleines de pitié pour le pauvre avorton !
« Je garde celui-ci, je saurai le soigner et faire de lui un chat, plus beau que les deux autres ! » J’entendis ces paroles et depuis cet instant je vouais à mon maître tant de reconnaissance que je n’avais qu’un but : lui prouver mon amour !
Durant les premiers mois de ma jeune existence, je fus malingre, geignant, frileux, toujours tremblant. Mon maître me soigna avec tant de tendresse que je passai le cap et devins un beau chat.
Je lisais ses pensées comme en un livre ouvert ; chacun de ses désirs étant pour moi des ordres ; je les exécutais avec un grand plaisir.
Le premier exercice que je fis pour lui plaire, ce fut un « cumulet ». Comme il me suspendait de ses longs doigts tendus, moi, je m’y accrochais, penchant alors la tête, je culbutais mon corps et tombais sur le dos.
J’adorais les bonbons, mon maître le savait, moi je savais aussi qu’en ses poches profondes, il y avait toujours un bon biscuit pour moi.
Un jour, il me juchât sur le haut d’une armoire, puis il se recula. Me montrant son épaule, qu’il avançait un peu, il me dit « saute, là, Cadour ! » Je le fis tout en ayant bien soin de bien rentrer mes griffes pour ne pas accrocher les fils de son veston.
Ce fut un exercice qui se renouvela mais mon maître, à chacun, se reculait d’un pas !
Si bien que j’arrivais à traverser la chambre en un saut périlleux qui ne ratait jamais.
Mes exploits s’ébruitèrent, les amis de mon maître, curieux de s’assurer de leur véracité, vinrent tout comme au cirque assister au spectacle.
Je n’aimais pas beaucoup être ce chat de cirque que l’on applaudissait mais je pensais aussi qu’au cours de ces soirées on mangerait un tas de délicieux bonbons et que chaque exercice aurait sa récompense.
Le gros Mami aussi était de la partie, il y faisait l’Auguste, gros bêta qu’il était ! Alors que je sautais à travers un grand cercle tenu très loin du sol par la main que j’aimais, lui, le sot, le balourd, parodiant mon geste, faisait un petit saut grotesque et maladroit avec un air nigaud qui me faisait frémir et qui m’encolérait ; car il savait, le rustre, que j’étais très jaloux de ses succès mondains ! Mais le monde l’aimait, riait de ses bêtises et l’applaudissait ferme alors que je rageais.
Puis nous faisions le mort ; sur un signe de mon maître, nous nous laissions tomber tous les deux sur le flan, puis nous ne bougions plus et nous fermions les yeux attendant le signal qui nous ressuscitait.
Pour être le premier redressé sur mes pattes, je ne fermais qu’un œil, attendant le signal.
« Mon cher petit Cadour me dit un jour mon maître, cette main là, vois tu, c’est la gauche et toujours tu devras refuser ce qu’elle offre, fut-ce même un bonbon, si alléchant qu’il soit. Seule la droite que voilà détient le privilège de te donner ta récompense! »
Dès ce jour, il est bien certain que de cette main gauche je dédaignais tous les présents ! Mais la droite était très prodigue et me gâtait suffisamment.
Devant mon public, évidemment, ce petit jeu très simple en somme me classait dans les chats savants et me rendait très prétentieux.
Mon maître, pour corser la chose, croisait les bras derrière son dos, passant la main droite à sa gauche et puis la gauche, inversement. Il croyait me tromper mais moi j’étais malin ; mon regard remontait jusqu’où le bras s’attache et je fixais l’épaule pour repérer la droite, ne me trompant jamais.
Gros Mami m’imitait, le traître, le lourdaud, voleur de gloire, tonneau poilu. Je lui crachais mon mépris à la face, mais lui s’en souciait bien peu, il allait faire le beau, le dos rond, le bellâtre, pour se faire caresser et pour se faire bien voir.
Dans ma patte de velours, mes ongles acérés s’énervaient et lorsque son vieux nez venait à ma portée, je frappais un bon coup, en traître, sous la table !
Il allait se cacher pour cuver son chagrin, tandis que moi, vainqueur, je sautais sur la table et me lustrais le poil.
Mon désir de briller, d’éclipser mes semblables était mon stimulant. Je faisais des progrès sans cesse allant croissants. Un regard de mon maître suffisait pour m’instruire. Tendait-il une latte à travers le studio qui, partant de la table, rejoignait le bureau… Je comprenais sur l’heure qu’il fallait traverser cet étroit passage, sans perdre l’équilibre et je réussissais.
Un jour qu’à ses côtés je montais l’escalier, il me prit dans ses bras et me mit sur
J’étais un casse-cou et j’aimais le péril ! Bien des fois, je refis tout seul cet exploit et je devins ensuite si coutumier du fait que ce fut mon chemin favori pour monter !
Un jour, oh sainte horreur, je vous le donne en mille, vous ne pourriez trouver chose plus ridicule, plus grotesque et plus bête, je vis le gros Mami qui venait d’emprunter ce chemin… mon chemin sur la rampe… et là, le gredin ventru, montait sans sourciller !
Pattes collées au sol par l’ébahissement, je ne pouvais plus bouger mais je formais des vœux d’une ardeur si brûlante afin qu’il chût de là en se rompant les os, qu’il sentit mon souhait lui frotter le derrière. Il se mit à trotter jusqu’au bout du perchoir !
Oui j’ai bien dit trotter ; ce que je ne puis faire moi, lorsque je l’essayais. J’en étouffais de rage, j’en perdis l’appétit et je boudais, renfrogné dans mon coin.
Le gros faisait le pitre afin de me faire rire, tournait après sa queue, ne l’attrapant jamais ! D’ailleurs il était pour cela trop lourd et trop nigaud. Il se laissait tomber avec des airs comiques mais je tournais le dos et feignais de dormir.
Il s’approchait alors lentement, patte à patte, s’en venait me lécher le dos tout doucement. Il s’étendait alors de son long devant l’âtre, m’offrant comme oreiller son gros corps rebondi.
Comme j’avais du chagrin, j’acceptais cette offrande et je m’installais à l’aise sur lui, comme sur un coussin.
Dès ce jour là l’habitude fut prise et c’est dans cette pose que souvent je dormis… Il avait peur de moi, très peur de me déplaire et quand j’étais couché, vautré plutôt sur lui, il n’osait plus bouger ! Je connaissais l’apôtre et je riais sous cape tout en me prélassant… Mon maître aussi riait.
Lorsque l’heure du retour de mon maître approchait, je tendais l’oreille aux bruits de la maison et lorsque j’entendais son pas dans l’escalier je me précipitais à sa rencontre !
Un jour il s’en revint apportant sous son bras une boîte en carton en forme d’un gros dé et dont une des faces lui servait de couvercle. Il la mit sur la table en me disant : « Cadour, cette boîte est pour toi » ; soulevant le couvercle il me mit dans l’engin ; je m’y blottis bientôt. Le couvercle était mou ; ce n’était qu’un feuille de carton ondulé reposant sur ma tête et que, très aisément, je pouvais soulever ou laisser retomber, tout en baissant la tête.
C’était ce que voulait mon maître, simplement mais c’était trop facile ; n’importe quel autre chat en eut pu faire autant. Mon maître me tendit alors un tas de piège ; il disposait la boîte ouverture en dessous, moi je la redressais d’un vigoureux coup de patte et puis j’entrais dedans en le narguant un peu. D’autres fois il perchait la boîte sur une armoire. Pour aller m’y blottir, je faisais un grand saut.
Par un accord tacite, quand j’étais dans la boîte, je devais y rester jusqu’au moment précis où mon maître dirait « Cadour sort de la boîte ». Un bonbon m’attendait posé devant
Depuis plusieurs jours, gros Mami devenait distrait, préoccupé, bizarre ; je croyais bien flairer quelque secret. Je rôdais, j’épiais, je le suivais de loin. Je m’aperçus ainsi qu’il allait au jardin tout seul alors que nous faisions toujours, à deux, nos promenades.
Sans qu’il puisse me voir, caché dans un grand arbre, je me mis donc en embuscade et j’attendis bien patiemment.
Soudain, s’aplatissant pour passer sous la haie je vis venir un chat, ou plutôt une chatte qui miaula tout doucement. Gros Mami accourut à cet appel si tendre mais timide, s’immobilisant au milieu du sentier, avec ses gros yeux ronds lui sortant de la tête, il contemplait la belle.
Elle fit tout d’abord le gros dos, puis des pas de côté comme une ballerine et se roula ensuite sur le gazon fleuri.
Je choisis ce moment pour me manifester, sautant de mon perchoir, j’atterris de justesse entre les deux amis dont la fuite éperdue, chacun de son côté, refroidit les ardeurs ; c’est ce que je voulais !
A quelques jours de là, au lieu d’un chat ce fut un chien. Il avait passé la clôture, était entré dans la jardin, s’y promenait à l’aventure quand il nous aperçut soudain. Il se mit à l’arrêt de suite… Chien de chasse, me dis-je aussitôt et je m’immobilisai bien vite, me fit tout plat tel un lapereau pour me dissimuler dans l’herbe.
Le gros Mami n’avait rien vu et trottinait sur la cendrée… Il fut l’appât sur lequel le chien se jeta. Cette attaque fut si soudaine que le pauvre cher ventru fut projeté les pattes en l’air, battu, mordu, sans se rendre compte en somme de ce qu’il était advenu !
Mauvais je l’étais, tout haut je le confesse et sournois surtout, mais je ne suis pas lâche. De voir traiter ainsi un chat, mon jumeau!, la rage m’étouffa et bandé comme un arc sur mes jarrets nerveux, je m’élançai soudain, j’atterris de justesse sur le dos de l’infâme dont je mordis l’échine le plus cruellement.
Pris en traître et ne sachant d’où lui venait cette offense, il hurla de douleur et s’enfuit au galop, s’égratignant la truffe aux fers de la clôture pour s’en sauver plus vite de ce lieu de combat !
Ce récit authentique vous laissera perplexe. Vous ne me croyez pas ne m’ayant jamais vu. Pourtant je suis sincère et n’exagère en rien.
Heusy-Verviers, 1967.
Elisa (Lily) DASSE-CORNET. (1886-1969)
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Portrait de Lily DASSE par Jules
Büchel, 1893


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